Le film n’était pas encore sorti que déjà la polémique faisait rage ! Pour certains, en évoquant les massacres de Sétif et Guelma (Algérie), le film Hors la loi de Rachid Bouchareb offenserait la France ; d’aucuns s’étonnent de la subvention publique française qui serait ainsi retournée contre la France ; les services historiques de l’Armée de terre française s’offusquent d’une foule de détails inexacts… Mais la polémique révèle surtout notre ignorance de notre propre histoire et notre incapacité à admettre les traumatismes que nous avons infligés à d’autres. Un véritable trou de mémoire à psychanalyser…
Pour autant qu’on les puisse les reconstituer, les faits sont les suivants : l’affaire commence lors du défilé de victoire du 8 mai 1945 à Sétif ; des membres du PPA, le parti indépendantiste dissous en 1939, décident d’en faire une tribune pour leurs revendications et font défiler des jeunes scouts musulmans avec un drapeau algérien. L’incident ne se fait pas attendre. Dans l’échauffourée, le jeune porte-drapeau est tué par un policiers français ; les manifestations dégénèrent en émeutes et provoquent d'abord des massacres d'Européens, qui font un peu plus de cent victimes. Les autorités engagent alors une répression à la mesure du défi. Elle va durer plusieurs semaines. Elle est menée par l'armée, la marine, l’aviation et une milice populaire constituée pour l’occasion et comporte son lot d’exécutions sommaires, de massacres de civils, de bombardements – plusieurs agglomérations kabyles sont entièrement détruites, une cinquantaine de « mechtas » sont incendiées. Des automitrailleuses tirent sur les populations. La milice de Guelma, formée et armée par sous le sous-préfet, se livre pendant deux mois à une véritable chasse aux émeutiers. Le bilan de cet épisode est de 6 000 à 45 000 victimes selon les sources (on peut supposer que c’est en fait autour de 20 000).
Par leur démesure, les massacres de Sétif et Guelma discréditent la France aux yeux de la population algérienne – cette France qui dit avoir inventé le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ! Par leur violence extrême, les massacres de Sétif et Guelma discréditent les nationalistes légalistes - sans parler de ceux qui envisagent un avenir algérien au sein de la France, et font la meilleure des propagandes possibles pour les partisans de la lutte armée. Qu’on s’imagine un instant l’état d’esprit du soldat des troupes coloniales qui a défilé en vainqueur le 8 mai à Alger et qui le lendemain trouve sa famille exterminée par ses frères d’armes ! Par le message qu’ils portent quant à la primauté de la force sur la démocratie dans les affaires coloniales, les massacres de Sétif et Guelma scellent ainsi définitivement le sort de l’Algérie française... La France a semé le vent et récoltera le FLN...
Pouvait-il en être autrement ? La violence de la réaction des autorités françaises est à la mesure de leur crainte d’un soulèvement général. Car l’ordre colonial, quels que soient les débats sur les apports de la puissance colonisatrice, est un ordre injuste. Sait-on encore aujourd’hui que, contrairement à l’exemple de l’Empire romain, la République française pourtant supposée égalitaire, ne pratiquait pas l’intégration ? Depuis les décrets Crémieux de 1870, la nationalité française était acquise d’office aux « israélites indigènes de l'Algérie », mais pas aux « indigènes musulmans » ni aux « étrangers résidant en Algérie » qui devaient en faire la demande dûment motivée. Le sentiment du colonisé est bien exprimé par Rajmohan Gandhi, petit-fils du Mahatma, dans un texte datant de 1996 : « Dès que je suis avec un Britannique, je me remémore que l’Angleterre a occupé l’Inde pendant quelque 200 ans. Cette occupation n’a pas été souhaitée par les Indiens. Si, pendant cette période, les Anglais ont accompli des choses utiles voire remarquables, cela ne fait pas disparaître le ressentiment que les Indiens conservent d’avoir été ainsi occupés contre leur volonté ni l’humiliation d’avoir été dominés par un groupe d’étrangers relativement réduit. L’indépendance n’a pas entièrement effacé ces sentiments. La lutte non-violente menée par mon grand-père a conduit à des relations cordiales entre l’Inde indépendante et la Grande-Bretagne, mais on ne peut pas dire que Britanniques et Indiens aient reconnu leur passé, ou qu’ils se soient mis d’accord à ce propos... A ce jour, d’épais murs d’accusations et de soupçons segmentent notre village global. »
C’est bien ce que vient souligner le film Hors la loi. Certains Français le comprennent. Ainsi l’ambassadeur de France en Algérie Hubert Colin de la Verdière s’est recueilli au mémorial des victimes du massacre de Sétif le 26 février 2005. En plein accord avec le Quai d’Orsay, il déclare ensuite : « Je me dois d’évoquer une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt soixante ans : une tragédie inexcusable. (…) Les jeunes générations d’Algérie et de France n’ont aucune responsabilité dans les affrontements que nous avons connus. Cela ne doit pas conduire à l’oubli ou à la négation de l’Histoire. » Surpris, les Algériens ont salué cette déclaration avec l’émotion qu’on imagine. Toutefois cela n’éteint pas toute revendication. Ainsi, la Fondation - algérienne - du 8 mai 1945 considérait le geste et le discours de l’Ambassadeur comme "un début de reconnaissance". Plusieurs groupes algériens demandent une démarche d’excuses officielle.
Il est peu probable que la démarche de la France revête ce caractère d’auto-flagellation que craignent par-dessus tout les Français. Mais une reconnaissance franche de la vérité historique, voire des recherches historiques communes, permettrait de lever l’hypothèque que ce passé fait encore peser sur l’avenir en orientant nos réactions et nos interprétations. Par exemple, et même si la réalité actuelle n’a rien à voir avec le statut d’infériorité des indigènes dans les colonies, de nombreuses personnes originaires de l’immigration font le rapprochement : puisque la France manifeste son intention de ne pas changer, les inégalités sont vues comme une poursuite de l’exploitation coloniale, les discours des hauts responsables comme autant de nouvelles hypocrisies, la réussite de jeunes issus des banlieues comme des exceptions qui confirment la règle… Persister dans l’ambigüité, c’est donc s’exposer à voir se reproduire aujourd’hui les injustices et les violences survenues autrefois dans les colonies.
Par ailleurs, en devenant exemplaire dans le domaine de cicatrisation des blessures coloniales, la France peut retrouver un rôle de nation éclairée, à la hauteur des idéaux qu’elle a toujours voulu défendre.
Antoine Jaulmes est ingénieur chez PSA Peugeot Citroën depuis 1983, où il a tenu diverses fonctions en production et en projet. Il est actuellement membre du Conseil d'Administration d'Initiatives et Changement France, de la Fondation suisse Caux-Initiatives et Changement et du Comité executif de l'Association internationale Initiatives et Changement. Il est directeur de la publication du magazine Changer International.
N.B : Des individus de toutes cultures, nationalités, religions et croyances sont impliqués et actifs avec Initiatives et Changement. Ce texte représente le point de vue de l’auteur, pas nécessairement de toute l’organisation Initiatives et Changement.